La dure année de Grazziella Lamarche.

Je te vois à l’hôpital. Nous sommes le 9 novembre 1923 et tu viens de donner naissance à un beau garçon.  Par contre, je ne comprends pas pourquoi tu es  à la Crèche de la Miséricorde, l’Hospice de la Maternité de Montréal… mais que fais-tu là ? dans une crèche?

Ah… j’oubliais…., la Crèche c’est pour les orphelins. Et le nouveau-né, ton Jean Paul est orphelin…

Quelle année vis-tu là Grazziella!! Qu’elle finisse et qu’on en commence une autre!  Mais a bien y penser que peut-il t’arriver de pire que ce qui t’es arrivé cette année…. Je me le demande bien!

Elle avait bien commencée je suppose l’année 1923.  À la fin de l’hiver vous apprenez, toi et Alexandre que vous aurez un nouveau petit d’ici la fin de l’année, c’est une bonne nouvelle! Aurez-vous une fille, ce coup-ci? Car vous avez déjà quatre garçons; André, mon grand-papa, que j’aimerais beaucoup, un homme doux et tranquille, un brin taquin qui a 7 ans;  Lucien, qui fera la 2e grande guerre, aura 6 ans cette année ; Maurice, 5 ans… ah celui-là c’est un vrai coquin (un tannant, comme on dit) et le petit Réal, né en août, l’année dernière.

grazziella,alex, son frere... et les gamins c1920

Grazziella et Alexandre et leurs trois gamins et je soupçonne que le deuxième homme a gauche est un frère d’Alexandre. Photo prise le jour même que la suivante.

les 3 gamins rodrigue rue Brenmer ou Benoni

André est le grand, le deuxième en culotte c’est Lucien et le petit en robe est Maurice. Je pense que la photo a été prise à l’été 1922. Réal n’est pas encore né. La voiture est probablement celle de l’accident…

Ouais, Jean-Paul nait sans papa. » Fils légitime de feu Alexandre Rodrigue » qu’il est dit dans son acte de baptême.

Non mais quelle année, je n’en reviens pas! Tout va bien jusqu’en août.. Le petit quotidien,  Alexandre est commis voyageur, il se déplace beaucoup, je suppose. Je suppose aussi que tu restes à la maison à prendre soin de tout ton petit monde. J’habite maintenant pas très loin de où vous habitiez. La rue a changé de nom depuis, de Benoni, elle est devenue Foucher, je crois.

Déjà, il y a trois ans, tu as vécu un gros deuil car tu perdais ta soeur ainée Yvonne. Elle avait 29 ans et vous aviez en commun d’avoir marié les deux frères Rodrigue, toi Alexandre et elle Georges-Henri le même jour, le 25 octobre 1915 à l’Église Immaculée-Conception de Montréal.

Et tranquillement, comme le temps fait bien les choses, quand on le laisse faire, ta peine s’est estompée.

Mais brutalement, un samedi matin, le 4 août dernier, on est en 1923, on t’apprends qu’Alexandre a subi un grave accident.  On l’amène à l’hôpital Victoria avec le crâne fracturé.

Il a eu un accident à 11h30 et deux heures plus tard, il décédera. Sa voiture a  été percutée par un train à une traverse sur la rue Beaubien, entre les rues St-Laurent et Du Parc. Un premier train a passé et le gardien de la traverse n’a pas vu qu’un deuxième arrivait et a levé la barrière, il est passé au même moment que ce damné train.

la patrie 6 aout 1923

La Patrie du lundi 6 août 1923

Maintenant, quand je vais dans ce coin-là de la ville, je pense inévitablement à cet accident qui a fait de mon arrière grand-mère, toi Grazziella, une veuve.

J’imagine ta peine… Mais tes petits sont là, ils comptent sur toi et il y a le petit nouveau que tu attends.

Le mois d’août passe, dans les larmes. Septembre arrive, tu attends toujours le petit nouveau. On peut supposer que tes beaux parents, Alphonse et Alvina, te donnent un coup de main. Ta mère, Éliza Lahaise, je suppose, ne doit pas être trop loin. Et l’automne s’installe, on est au début octobre et le 2e jour, Réal, ton tout petit dernier meurt à quelques jours de ses 14 mois. C’est fou la vie….

Retour au cimetière Notre-Dame des Neiges… Réal ira reposer près de son père.

Devais-tu accoucher au mois de novembre ou tous ces coups t’auront fait accoucher plus tôt?

Donc tu accouches de ton Jean-Paul à la Crèche. Il aura pour parrain ton jeune frère, Gaston Lamarche et pour marraine, ta jeune soeur, Ludivine, qui n’a jamais aimé son prénom et qui préferera se faire appeller Françoise, plus tard. J’aurais le plaisir de la connaitre.  Ma cousine Sylvie et moi sommes allées la visiter.

Ce qu’il arrivera à Jean-Paul, je ne le sais pas exactement.  Il décède jeune car je ne le retrouve nulle part. Même pas en photo.  Et on m’a raconté que tu parlais souvent d’un enfant que tu avais perdu et qui était mort d’une méningite alors qu’il était encore en robe. Parlais-tu de Réal ou bien de Jean-Paul?

Tu vivras jusqu’en mai 1966. Un petit mois après les fiançailles de maman.

Maman m’a dit que tu vivais dans un hôpital  quelque temps avant ta mort, peut-être deux ou trois ans avant…. Je pourrais poser plus de questions mais si on veut me raconter, on sait où me trouver.

Mais toi, tu ne sais pas que tu vivras bien au-delà de cette année terrible.  Je te laisse à ce moment-là, mais je ne te quitterais jamais vraiment car tu m’as touchée Grazziella!

collage grazziella

Grazziella et Alexandre jeunes mariés en 1915. Et Grazziella plus tard.

 

 

Publicités

3 réflexions sur “La dure année de Grazziella Lamarche.

  1. Comme ce récit est émouvant, j’aime bien le ton direct pour s’adresser à cette aïeule. Elle a un air si paisible sur les photos. Malgré les années écoulées, elle n’a guère changé.

    J'aime

  2. Pingback: Numéro 13 : Septembre 2017 – #RDVAncestral

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s